Un conteneur bloqué au port du Havre, une déclaration d’exportation rejetée sans explication claire, un compte bancaire gelé du jour au lendemain : ces situations ont presque toujours la même origine, un régime de sanctions internationales que l’opérateur n’avait pas anticipé. Le sujet n’est plus réservé aux entreprises qui commercent avec la Russie ou l’Iran. Depuis l’élargissement continu des listes européennes, tout importateur ou exportateur peut se retrouver exposé, parfois sans le savoir, via un fournisseur, un transporteur ou même un actionnaire tiers.

Ce que recouvre le terme “sanctions”

Il faut distinguer plusieurs dispositifs qui se superposent souvent :

  • Les embargos commerciaux, qui interdisent totalement ou partiellement les échanges avec un pays ou un territoire (armes, technologies, produits pétroliers, biens de luxe selon les cas).
  • Les mesures restrictives sectorielles, ciblant certains secteurs économiques (énergie, finance, transport, technologies) sans bloquer l’ensemble des échanges avec le pays visé.
  • Le gel des avoirs et l’interdiction de mise à disposition de fonds, qui vise des personnes physiques, morales ou entités nommément désignées sur des listes publiées par l’Union européenne, l’ONU ou, pour la partie française, la Direction générale du Trésor.
  • Les restrictions à l’exportation de biens à double usage, c’est-à-dire des biens civils susceptibles d’un usage militaire ou de prolifération (encadrées par le règlement européen relatif aux biens à double usage, dit règlement “dual use”).

Ces régimes sont adoptés au niveau de l’Union européenne sous forme de règlements du Conseil, directement applicables dans tous les États membres sans transposition. Ils s’imposent donc immédiatement à toute entreprise établie en France dès leur publication au Journal officiel de l’Union européenne, souvent avec effet à la date de publication elle-même.

Le cadre juridique en pratique

Le point de départ est généralement une décision politique adoptée dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité commune, suivie d’un règlement du Conseil qui en détaille les modalités opérationnelles : biens visés, codes de nomenclature concernés, exceptions, dérogations possibles, personnes et entités listées en annexe.

Concrètement, un régime de sanctions combine trois couches de contrôle que vous devez croiser :

  1. Le contrôle produit : le bien exporté ou importé figure-t-il dans une liste de marchandises interdites ou soumises à autorisation (armes, technologies sensibles, biens de luxe, produits pétroliers raffinés, équipements industriels selon le régime concerné) ?
  2. Le contrôle destination : le pays de destination finale, mais aussi le pays de transit, est-il visé par un embargo total ou partiel ?
  3. Le contrôle personne : l’acheteur, le destinataire final, la banque intervenant dans le paiement, voire l’actionnaire de la société contractante, figurent-ils sur une liste de personnes ou entités désignées ? Le gel des avoirs s’applique aussi aux entités détenues ou contrôlées à plus de 50 % par une personne listée, même si l’entité elle-même n’apparaît pas nommément sur la liste.

C’est ce troisième point qui piège le plus d’opérateurs, parce qu’il exige une vérification qui va au-delà du simple nom du client final et implique de remonter la chaîne de détention capitalistique.

Le Code des douanes de l’Union et le rôle de la douane française

Le Code des douanes de l’Union donne aux autorités douanières la compétence pour contrôler l’application des prohibitions et restrictions à l’importation comme à l’exportation, y compris celles résultant de mesures de sanctions. En pratique, la DGDDI intervient à deux niveaux :

  • En amont, via l’analyse de risque intégrée aux systèmes de dédouanement, qui peut déclencher un ciblage automatique sur certains codes de nomenclature combinée, certaines origines ou certains opérateurs.
  • Au moment du dédouanement, par la retenue de la marchandise, la demande de justificatifs complémentaires ou le refus pur et simple de la déclaration si un doute existe sur la conformité au régime de sanctions applicable.

Pour les biens à double usage, une autorisation d’exportation individuelle, globale ou générale est requise selon la nature du bien et sa destination. Le règlement dual use prévoit également une clause dite “catch-all” : même un produit qui n’est pas explicitement listé peut nécessiter une autorisation si l’exportateur a connaissance, ou a été informé par son administration, d’un risque d’usage militaire ou de prolifération dans le pays de destination.

Les obligations opérationnelles du déclarant et de l’exportateur

Sur le terrain, la conformité repose sur un dispositif de vérification qui doit être documenté et traçable, pas improvisé déclaration par déclaration. Les points de contrôle incombant à l’entreprise et à son déclarant en douane sont les suivants.

ÉtapeCe qu’il faut vérifierOutil ou source
Screening client/fournisseurPrésence sur une liste de personnes ou entités désignéesListe consolidée de la DG Trésor, listes UE consolidées
Analyse capitalistiqueDétention à plus de 50 % par une personne listéeKBIS, registres de bénéficiaires effectifs
Classification produitCode NC, statut double usage éventuelNomenclature combinée, annexes des règlements sanctions
Destination finalePays de destination et de transit sous embargoRèglements sectoriels en vigueur
Usage finalRisque d’usage militaire ou de contournementDéclaration d’utilisation finale, clause catch-all

L’erreur la plus fréquente que je constate en cabinet est le screening réalisé une seule fois, à l’ouverture du compte client, puis jamais mis à jour. Or les listes évoluent en continu, parfois plusieurs fois par mois pour certains régimes. Un client parfaitement conforme au moment de la signature du contrat peut être ajouté à une liste avant l’expédition. La vérification doit donc être répétée à chaque expédition significative, ou automatisée via un outil de criblage connecté aux listes officielles.

Contournement et responsabilité de l’entreprise

Les régimes de sanctions interdisent non seulement la transaction directe, mais aussi le contournement : vente à un intermédiaire dans un pays tiers dont on sait ou soupçonne qu’il redirigera la marchandise vers une destination sanctionnée. Cette notion de contournement engage la responsabilité de l’exportateur même en l’absence de lien contractuel direct avec la personne ou le pays visé, dès lors que des éléments objectifs (documentation incohérente, structuration inhabituelle de la transaction, prix anormal) auraient dû alerter un opérateur diligent.

Sur le plan répressif, une infraction aux mesures de sanctions est traitée en droit français comme une infraction douanière relative à des marchandises prohibées. Elle expose l’entreprise et ses dirigeants à des poursuites pénales, à la confiscation des marchandises et des moyens de transport, ainsi qu’à des sanctions financières lourdes, dont le calcul est indexé sur la valeur des biens concernés. Les organismes financiers ajoutent à ce risque douanier un risque bancaire direct : le simple soupçon d’implication dans une opération sanctionnée suffit souvent à justifier le blocage d’un flux de paiement par la banque correspondante.

Ce qu’il faut retenir

  • Un régime de sanctions combine toujours trois filtres à croiser : le produit, la destination et les personnes impliquées, y compris les entités détenues indirectement par une personne désignée.
  • Les règlements de sanctions européens sont d’application immédiate dès leur publication : aucune tolérance de mise en conformité progressive n’est prévue.
  • Le screening des tiers (clients, fournisseurs, banques, transporteurs) doit être répété à chaque opération significative, pas seulement à l’entrée en relation.
  • La clause catch-all du régime dual use peut soumettre à autorisation un produit non listé si l’exportateur a connaissance d’un risque d’usage sensible dans le pays de destination.
  • Le contournement via un pays tiers engage la responsabilité de l’exportateur dès lors que des signaux objectifs auraient dû alerter un opérateur normalement diligent.
  • En cas de doute sur une opération, la retenue documentaire et la demande d’avis préalable auprès des autorités compétentes coûtent toujours moins cher qu’un contentieux douanier ou un blocage bancaire après expédition.